Assassin ou Templier ? On incarne un Templier dans Assassin’s Creed RogueVoxel Libre

ASSASSIN OU TEMPLIER ? : On incarne un Templier dans Assassin’s Creed Rogue
Les fans de la série de jeux de l’entreprise Ubisoft, Assassin’s Creed, le savent très bien : l’Ordre des Templiers vise à la domination du monde pour y imposer l’ordre et la discipline dans toute la société, tandis que la Confrérie des Assassins lutte pour une société libre des machinations des Templiers, néfastes pour le petit peuple. Assez logiquement, les jeux Assassin’s Creed font jouer et incarner des membres de la Confrérie, pour que le joueur tienne le bon rôle, celui de la lutte des indigents contre les puissants, corrompus, corrompant, injustes, etc..
Saviez-vous cependant qu’un des jeux Assassin’s Creed nous fait jouer un méchant templier ? Venez vous plonger avec nous dans Assassin’s Creed Rogue, sorti en 2014.
ASSASSIN’S CREED : CONTEXTE DE DÉVELOPPEMENT
Ubisoft se trouve, en 2014, dans une situation assez sereine : le dernier Assassin’s Creed (appelons-les AC) Black Flag, sorti en 2013, a reçu de bonnes critiques, a apporté des nouveautés de gameplay, par exemple sur les batailles navales, qui ont beaucoup plut, même si le nombre de ventes n’est pas, dans un premier temps, meilleures que AC III. L’entreprise peut ainsi concentrer ses ressources sur le prochain jeu. En réalité, Ubisoft va en développer deux en même temps car elle fait un choix osé : AC Rogue sortira sur les consoles PS3 et Xbox 360 en 2014, tandis que AC Unity sortira sur les consoles de la nouvelle génération, PS4 et Xbox One. Le marché des consoles est, lui, a une étape très subtile : il y a plus d’une centaine de millions de possesseurs des consoles de la génération précédente (PS3 et Xbox 360) tandis que les nouvelles consoles (PS4 et Xbox One) ont a peine 1 an d’existence et un nombre moindre d’utilisateurs (10 millions d’Xbox One vendu à date en novembre 2014 ; 18 millions pour la PS4 à date en janvier 2015). Prévoir de sortir un jeu en novembre 2014 pose un dilemme à Ubisoft. Sa solution, sortir deux jeux, un pour chaque génération de consoles de salon. Sortir les deux jeux exactement le même jour, 11 novembre 2014, posera quelques soucis marketing, mais passons.
Autre donnée importante de contexte : AC Rogue est le premier Assassin’s Creed développé en majorité au studio Ubisoft à Sofia, en Bulgarie, et est mené par cette équipe. C’est une première car jusqu’à présent, le développement des AC a toujours été mené par le studio de Montréal, au Canada. Cela ne change fondamentalement rien, si ce n’est de montrer que l’entreprise Ubisoft concentre son management d’équipe sûrement plus dans le développement de AC Unity, mené par le studio de Montréal, que dans celui de AC Rogue. Autrement, cette gestion d’équipe peut aussi s’expliquer par des choix dans l’utilisation et le travail sur les moteurs graphiques : le moteur d’Ubisoft, AnvilNext avec lequel a été développé AC Black Flag, est réutilisé pour AC Rogue en même temps que AnvilNext 2.0 est créée pour développer AC Unity. Ubisoft Sofia utilisait AnvilNext et Ubisoft Montréal utilisait AnvilNext 2.0.

Logo de Ubisoft Anvil. Connu d’abord sous le nom Scimitar, puis AnvilNext, puis AnvilNext 2.0, Ubisoft nomme son dernier moteur graphique « Ubisoft Anvil » depuis AC Valhalla.
Le fait que Ubisoft Montréal soit sur le projet de AC Unity et secondairement sur AC Rogue, relève aussi du calendrier : le développement du nouveau AC sur la nouvelle génération de consoles a commencé en 2010 en faisant le pari de coder un jeu pour des consoles qui n’étaient pas encore présentes sur le marché. Quant à savoir le début du développement de AC Rogue (sous le nom de code « Comet »), cela est plus compliqué, le projet n’ayant pas fuité avant mars 2014. Il est probable que AC Rogue ait commencé plus tard en attendant que le précédent volet, Black Flag, soit terminé, puisque beaucoup de choses seront reprise entre les deux jeux (Black Flag n’ayant pas été commencé avant 2011).
Voilà en quelques mots des éléments de contexte dans le développement des Assassin’s Creed autour de 2014. Il y aurait d’autres choses à dire, comme le concept que AC Rogue se veut comme une conclusion des intrigues en Amérique du Nord de AC III, Black Flag puis Rogue et un lien de cohérence de lore avec le nouveau AC Unity. Mais cela nous allons le voir, concentrons-nous sur AC Rogue, son protagoniste et son intrigue.
SHAY PATRICK CORMAC : PERSONALITÉ ET MOTIVATION COMPLEXES
Le contexte historique choisi pour Assassin’s Creed Rogue est la période de la guerre de 7 ans (1756-1763), pouvant être appelée « guerre mondiale », puisqu’elle donne lieu à des conflits et des batailles en Europe, en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Inde-Asie du Sud-Est.

Voici Shay Patrick Cormac dans sa tenue de Templier. Le design de celle-ci ressemble beaucoup aux précédentes tenues des Assassins, l’abondance de couleurs sombres et rougeâtres marque l’appartenance aux Templiers
Le personnage que le joueur incarne s’appelle Shay Patrick Cormac, jeune assassin au comportement frustre, indiscipliné mais intègre. Il est rapidement impliqué sur les missions de recherche des artefacts de la « première civilisation », en course contre la montre avec les Templiers. En premier lieu, Shay assassine Lawrence Washington et ses collaborateurs Samuel Smith et James Wardrop. Ces actes sont déjà assez éprouvants pour Shay qui comprend que les Assassins ne vont pas dans le détail et pour certaines situations, oublient le dialogue et la diplomatie et préfèrent assassiner même si cela déclenche une guerre totale entre la France et l’Angleterre. Une relique est ensuite repérée, grâce à Shay, dans les souterrain de Lisbonne. L’assassin y va et lorsqu’il récupère la relique, toute la ville tremble : c’est le séisme de Lisbonne de 1755 (événement historique) qui fait des dizaines de milliers de morts et des destructions phénoménales. Shay, persuadé qu’il est l’auteur de ce cataclysmes suspecte de plus en plus ses confrères assassins d’être des soldats du chaos, d’autant plus que la quête des artefacts n’est pas terminée. Shay se rebelle, vole le manuscrit sur lequel se trouve les indices des reliques et trahit ses camarades.
Par l’entremise d’un bug dans l’Animus et une phase de jeu dans le « présent », on retrouve ensuite Shay 20 ans plus tard. Dans les rues de New-York, Shay se fait repérer par un colonel britannique, en se battant contre des voleurs et malandrins. De fil en aiguille, il va par ce colonel entrer en contact avec l’Ordre des Templiers et faire le serment pour l’intégrer. Cela va l’impliquer dans le conflit qui fait rage avec les Assassins, il va croiser le fer avec quelques-uns de ses anciens camarades, comme Adéwalé. Entre une belle amitié avec le grand maître de l’Ordre des Templiers, Haytham Kenway, et le fait que les Templiers poursuivent les Assassins dans la course aux artefacts, Shay va aussi revoir son premier mentor de la Confrérie : Achilles. Lui qui l’avait beaucoup déçu dans son obsession des artefacts malgré tout le mal que cela pouvait faire (tremblements de terre à Lisbonne et Port-au-Prince par exemple). Tandis qu’un combat final se profile entre le Templier Haytham et l’Assassin Achilles, lorsque le premier prend le dessus sur le deuxième, Shay demande la pitié à Haytham. Montrant toute l’humanité que Shay avait besoin de voir, le maitre Templier laisse Achilles en vie, quand bien même il lui tire dans la jambe pour être sûr qu’il ne soit plus une menace.
L’épilogue propulse Shay au château de Versailles qui met à mort l’assassin Charles Dorian pour récupérer un artefact, sans qu’il sache qu’il est vu par l’enfant de Dorian, Arno. Cela fait presque une boucle avec le prologue de AC III où le joueur incarne Haytham Kenway à Londres, puis ensuite en Amérique du Nord, avant que l’on apprenne clairement qu’il est membre des Templiers.

Une petite vue de la ville. Ce AC Rogue reprend quasiment tout en terme de gameplay de AC Black Flag et un peu du III et n’a pas vraiment de nouveautés propres ; si ce n’est une exploration maritime un peu plus poussée
Pour résumer sommairement toute l’intrigue avec ces quelques lignes ci-dessus, on voit que la personnalité de Shay Patrick Cormac est avant tout d’être intègre et d’agir pour le bien du peuple et du nombre. Il rejoint les Assassins en premier lieu car ils incarnaient à ses yeux cet idéal d’humanité, il les rencontre à travers un sauvetage de marins et on sert à Shay assez rapidement une version de l’histoire où le tremblement de terre à Port-au-Prince est du fait des Templiers qui ont volé les artefacts ; ainsi les Templiers ont le mauvais rôle, des acteurs du chaos et de l’injustice. Puis Shay, commençant sa vie d’assassin, se questionne petit à petit si ce qu’il fait est pleinement humain : traquer et tuer sans autre option, Washington, Smith et Wardrop instille des premiers doutes dans son esprit. Le cataclysme de Lisbonne lui sera plus violent encore : les actes d’un seul homme amène la mort de milliers d’autres, et c’est lui le responsable. Lorsque Shay se rend compte qu’aucune évaluation ni discussion n’est permise chez les Assassins, il se sent trahit dans ses plus profondes valeurs humaines. C’est cela qui va le faire quitter la Confrérie.

Shay, jeune assassin, image tirée de la version remastered qui est sortie sur console next-gen en 2018
Il rencontrera des Templiers bien plus tard dans sa vie qui auront à ses yeux une aura plus intègre et plus juste, notamment le colonel James Monroe. Mais c’est plutôt un serment de vengeance, de l’assassinat de James Monroe par des anciens amis de la Confrérie, qui décide Shay à adhérer à l’Ordre des Templiers. Evidemment, avant cela, Shay s’est rendu compte que les Assassins sont présents autour de lui et souvent dans des mauvais coups. En réalité, le conflit entre les Templiers et les Assassins est lié à la guerre entre la France et l’Angleterre, où les Templiers sont plutôt du côté des forces anglaises et les Assassins plutôt du côté des forces françaises. La guerre prend le rôle d’un conflit total : la Guerre de 7 ans est un bon contexte d’excitations d’amoralité et d’injustice avec plus d’un millions de morts (historiquement relevé). Shay passe quelques temps à New-York, centre névralgique de la vie en Amérique du Nord qui est, dans le contexte de la guerre, un lieu politiquement instable où l’atmosphère est oppressant. A tout instant tout peut basculer, c’est aussi le cas de la morale et des choix éthiques de Shay. Se repose ici toute la complexité du personnage de Shay Patrick Cormac qui atteint un sommet scénaristique que n’ont pas connu les précédents Assassin’s Creed. Ainsi, outre cette histoire où pour la première fois, le personnage-joueur d’un Assassin’s Creed est un Templier, le scénario de AC Rogue est avant tout une pépite scénaristique qui met en scène l’altérité de l’éthique et de la morale humaine lorsque tout va mal, ainsi que la perception où aucun camp n’est 100% bon ou 100% mauvais. L’existence est plutôt faite de choix où à chaque instant l’humanité personnelle est interrogée. Ce qui est d’autant plus difficile dans un contexte de guerre totale que dans un contexte où tout va bien.

Aperçu de paysage dans le jeu pour ne pas faire oublier que Rogue est comme Black Flag, en premier lieu un jeu de batailles navales.
UN ÉPISODE QUI FAIT PONT ENTRE LES ASSASSIN’S CREED
Terminons notre article sur une petite histoire derrière la grande histoire, ou bien la grande histoire derrière la petite… L’intrigue de Assassin’s Creed Rogue veut faire une jonction scénaristique entre les différents scénarios des jeux précédents avec le AC suivant, Unity.
De la même façon que AC Revelation (2011) était un épisode finale de l’intrigue de Ezio Auditore et passait la main à AC III avec un nouveau protagoniste, Connor Kenway, AC Rogue met un terme à l’aventure nord-américaine démarrée avec Connor Kenway et poursuivi avec Black Flag et Edward Kenway. Shay Patrick Cormac est un peu comme à côté de l’histoire de la famille de Kenway : le grand-père pirate et Assassin, Edward, le père Grand maître de l’Ordre des Templier, Haytham, et le fils Assassin, Connor. Mais puisque la famille Kenway se clos, il faut que Shay ouvre à la suite : c’est ce qui se passera dans l’épilogue et la scène se déroulant à Paris où Shay assassine Charles Dorian. Le fils de ce dernier, Arno, sera le personnage principal de AC Unity avec une intrigue se déroulant à Paris. Les Templiers, dans AC Unity, (re)prennent le mauvais rôle et Dorian agit pour mettre fin à de vastes manipulations et complots autour de la Révolution Française.
Le scénario de AC Rogue est d’autant plus efficace qu’il arrive à jouer sur l’évolution vivante de motivations et de choix moraux des personnages. Le personnage du premier AC incarnait le sens du devoir et l’obéissance au crédo de la Confrérie ; le personnage de AC II incarnait lui plutôt l’état de conviction d’une vengeance personnelle vertueuse ; le personnage du III incarnait le sens de la justice un petit peu comme une addition des deux premiers personnages ; le pirate de Black Flag incarne quand à lui un bouleversement des valeurs : Edward Kenway est égoïste, narcissique, voleur, en somme est un pirate négligé. Il y avait sûrement besoin pour AC Rogue de reprendre depuis le départ le chaos moral dans lequel les Assassins étaient tombé. Cela est donc passé par le jeu de situer le point de vue dans le camp adverse pour critiquer et évaluer en bon droit l’intégrité morale de la Confrérie. Puis, à la fin de AC Rogue, la balance des valeurs doit revenir à sa place et l’ensemble des rôles et des valeurs changent de nouveau : les Templiers sont de nouveaux les grands méchants et les Assassins reprennent le rôle des gentils.
Et l’aventure reprend avec Arno et AC Unity.

Arno et Elise ; Arno éduqué par les Assassins, Elise éduqué par les Templiers, font alliance. La richesse du duo ouvre la voie au duo/binôme de protagonistes que le joueur pourra incarner dans les jeux futurs
Voilà ce que nous voulions présenter dans cet article : ce petit jeu de transition et chamboulement du regard, que les scénaristes chez Ubisoft Sofia se sont amusé à nous faire faire. Avez-vous joué à Assassin’s Creed Rogue ? qu’en avez-vous pensé ?







