Non, Shigeru Miyamoto n’est pas à l’origine de cette célèbre citationCapsule Temporelle

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NON, SHIGERU MIYAMOTO N’EST PAS À L’ORIGINE DE CETTE CÉLÈBRE CITATION


« Un jeu retardé peut finir par être bon, mais un jeu sorti précipitamment restera mauvais pour toujours ».

Avec l’avènement de l’intelligence artificielle, il est malheureusement de plus en plus difficile de discerner le vrai du faux. Et si l’IA a effectivement bon dos en matière de fake news, les informations au pire bancales, au mieux complètement bidons, ça ne date pas d’hier. Surtout dans le jeu vidéo.

Tenez, par exemple, on prête souvent à Shigeru Miyamoto cette maxime devenue proverbiale : “A delayed game is eventually good, but a rushed game is forever bad. (Un jeu retardé peut finir par être bon, mais un jeu sorti précipitamment restera mauvais pour toujours.) Si sur le papier, cette citation lui sied plutôt bien en vue de ce qu’il a apporté au monde du jeu vidéo, en réalité, personne ne sait précisément qui l’a prononcée.

Récemment, on a même Gabe Newell, le cofondateur de Valve, qui a repris ce vieil adage dans un documentaire réalisé à l’occasion du 25ᵉ anniversaire de Half-Life… à sa sauce. « Un report, temporaire, alors qu’un jeu naze, c’est pour toujours. Pas vrai ? » Quels que soient les mots utilisés, cette citation a résonné dans le cœur de nombreux joueurs et développeurs à travers les décennies, et c’est justement pour cette raison que certain·es détectives du web ont depuis longtemps cherché à savoir qui l’a réellement prononcée en premier. Et aujourd’hui, en 2026, une réponse a définitivement été trouvée.

Miyamoto et Gabe Newell, pas les mêmes mots, mais le même message. (Crédit photo : acriticalhit)

LA VÉRITÉ FINIT TOUJOURS PAR ÉCLATER

La plus grande enquête sur le sujet a été signée par le site aCriticalHit!. Dans leur démarche, ils ont d’abord cherché à savoir qui a été la première personne à attribuer cette phrase au créateur de Mario et Zelda. Et la première source qu’ils ont trouvée, c’est un post de 2003 publié sur Usernet et dans lequel un joueur se plaint du FPS de Rebellion, Judge Dredd : Dredd vs. Death.

Le patient zéro de la citation attribuée à Shigeru Miyamoto.

Ceci dit, en creusant un peu, on s’aperçoit que cette phrase est encore plus ancienne puisque, selon d’autres archives du web datées de 2001, certains attribuent cette citation à des cadres de Blizzard, tandis que d’autres hésitaient dès 1998 quant à savoir si cette phrase avait été prononcée par quelqu’un de chez Nintendo ou de chez Rare.

La citation vient-elle de Blizzard ?

…Ou de chez Nintendo / Rare ?

Vous voyez à quel point le jeu du téléphone arabe peut aller vite ? C’est d’autant plus flagrant que , la personne à l’origine de l’enquête, déplore que plus on remonte dans le temps, plus la formulation de la citation varie.

Heureusement, elle ne s’est pas découragée et cinq mois avant la première apparition de cette phrase sur Usenet, elle a retrouvé une mention plus ancienne encore. En effet, une variante se retrouve dans le numéro de juin 1998 du magazine Gamefan. Sauf que là encore, ce n’est pas Miyamoto qui la prononce, mais plutôt Jason Schreiber (et pas Jason Schreier), un producteur senior chez GT Interactive à l’époque lors d’une discussion autour du moteur Unreal Engine.

Jason Schreiber dans le Gamefan Vol. 6 No. 6 (juin 1998), pg. 63

Affaire classée donc ? Pas du tout ! Puisque dans ses recherches, Kate a recueilli le témoignage de Sean Howe, auteur de plusieurs ouvrages documentaires à l’instar de Marvel Comics : The Untold Story — qui lui disait avoir repéré une paraphrase de cette citation dans une transcription de la Game Developper Conference de 1996 :

La clé du mystère est-elle dans ce document ?

En farfouillant sur Google Books, elle en est donc arrivée à la conclusion que cette citation de la GDC était d’Ellen Guon, qui l’attribuait à son compagnon. Malheureusement, l’enquêtrice n’est pas parvenue à contacter l’un ou l’autre des protagonistes, et n’a donc pas pu vérifier l’information. Enfin dans un premier temps, puisqu’en cherchant bien, elle a compris que si elle ne parvenait pas à retrouver le compagnon d’Ellen Guon, c’est parce que cette personne avait depuis transitionné et changé de nom pour Siobhan Beeman.

Après quoi, elle a pu contacter Beeman et enfin l’interroger sur cette fameuse conférence à la GDC. L’intéressée lui a alors confirmé la réponse qu’on attendait tant : « Si je me souviens bien, c’est moi qui ai trouvé cette formulation. Mais au-delà de mes mots, c’était un sentiment certainement très répandu dans le secteur, surtout chez Origin ».  Car oui, on ne l’a pas précisé, mais Beeman était effectivement directrice de projet chez Origin de 1989 à 1992.

Les plus pointilleux.ses d’entre vous diront que ce simple témoignage verbal ne représente en rien une preuve irréfutable et que, pour bien faire, il faudrait retrouver un authentique document d’époque qui atteste de la formulation exacte. Car même si cette phrase prononcée à la GDC de 1996 est très proche de la citation initiale, Siobhan Beeman a reconnu qu’elle ne se souvenait plus des termes exacts qu’elle avait employés la première fois.

La preuve la plus authentique à disposition est finalement une rétrospective d’Origin datée de 2005 et repérée par l’historien Ethan Johnson du jeu vidéo. À cette époque, Beeman affirmait en effet que la devise des équipes d’Origin était : “A game’s only late until it ships, but it sucks forever« . Autrement dit en français dans le texte : « Un jeu n’est en retard que jusqu’à sa sortie définitive, mais il reste mauvais pour toujours. »

Et voilà, grâce à la détermination, au flair et à l’esprit critique avisé de Critical Kate » Willaert, l’une des rumeurs les plus tenaces du jeu vidéo vient d’être débunkée. Mais au final, qu’importent les mots qui sont utilisés, la seule chose qui compte, c’est que le message derrière cette devise désormais mythique est louable et que l’industrie du jeu vidéo, pour son plus grand bien, aurait tout à gagner à s’en inspirer.