La réalité virtuelle #01 – Une vieille histoireHistoires du Jeu Vidéo

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« 2016 sera l’année de la réalité virtuelle »

Depuis quelques années, les constructeurs et la presse chantent en chœur l’arrivée prochaine de la réalité virtuelle dans notre quotidien. Cette dernière nous est vendue aujourd’hui comme étant l’avenir du jeu vidéo. Après la haute définition, le jeu en ligne, l’Emotion Engine, la détection de mouvements, ou encore le dématérialisé, elle se place comme étant l’évolution logique de l’industrie vidéoludique. Un passage obligatoire en somme.

Une promesse qui a cependant un goût de déjà vu : l’avènement de cette révolution était déjà prévu dans les années 90. Mais la technologie n’était pas à la hauteur et cet échec a marqué l’Histoire du jeu vidéo, restant un sujet tabou pendant de nombreuses années. La plaie étant encore difficilement cicatrisée, il faudrait aujourd’hui que ces casques soient enfin au point et que les expériences proposées répondent aux attentes, à savoir : une vraie ludothèque, un confort de jeu sans pour autant bouder la pointe de la technologie, un médium global dans le monde du divertissement mais aussi un prix revu rapidement à la baisse pour permettre à cette nouveauté d’être accessible au plus grand nombre. La question qui se pose encore actuellement est de savoir comment atteindre cet équilibre et quels seront les compromis cette fois-ci. Car comme nous le rappellerait notre cher Lavoisier, dans l’industrie mais surtout le marketing du jeu vidéo, « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme.» En route pour ce dossier consacré à la réalité virtuelle et son évolution, avec pour commencer les toutes premières expériences connues à ce jour.

Pénétrer dans un autre monde

Nous nous attardons bien souvent sur le cuisant échec des casques de réalité virtuelle des années 1990. Cependant, si nous remontons encore plus loin dans l’Histoire, l‘idée de réalité virtuelle, celle d’avoir l’illusion de pénétrer dans un autre monde, est en vérité bien plus ancienne que cela. Déjà, la perspective inventée chez les peintres de la pré-renaissance italienne comme Pierro de la Francesca puis Jacopo Chimenti, auteur de l’un des premiers dessins stéréoscopiques, donnait cette impression de plonger le regard dans une représentation en 3D. Les peintures en panorama très représentées au XIXe siècle, notamment les scènes historiques, proposaient elles aussi une nouvelle expérience de réalité virtuelle. Nous pourrions même ajouter à cela les dioramas de Jacques Daguerre, le kinétoscope de Thomas Edison et, soyons fous, la stéréophonie de Clément Ader.

Dessins de Jacopo Chimenti présentant les visions d'un même sujet pour chaque œil, conservé au Palais des beaux-arts de Lille.

Dessins de Jacopo Chimenti présentant les visions d’un même sujet pour chaque œil, conservé au Palais des beaux-arts de Lille.

Même si tout ceci peut sembler, à première vue, à des années-lumière de l’idée qu’on se fait aujourd’hui de la réalité virtuelle, il faut savoir que le concept est lui bien plus ancien que la technologie. C’est bien entendu avec l’avènement de l’électronique et de l’informatique que l’humanité a pu franchir un cap pour stimuler nos sens. La science fiction a elle aussi joué un rôle important, comme souvent dans la science, avec en tête les écrits de Stanley G. Weinbaum et ses fameuses lunettes de Pygmalion.

Le cinéma multi-sensoriel

Si nous nous rapprochons un peu plus de sa définition moderne, la réalité virtuelle serait, d’après Jean Segura, spécialiste de l’imagerie de synthèse et des usages du virtuel : « l’ensemble des techniques et systèmes qui procurent à l’homme le sentiment de pénétrer dans des univers synthétiques créés sur internet ». En prenant cette définition pour point de départ, nous pouvons inscrire les prémices de celle-ci dans les années 1950 (non, Internet n’est pas une invention des années 1990).

Non, faire poser une jolie femme à côté d'un produit n'est pas forcément vendeur...

Non, faire poser une jolie femme à côté d’un produit n’est pas forcément vendeur…

Avec l’arrivée de la télévision dans nos salons, le cinéma a tenté de riposter contre cette voleuse d’audimat. Il réinvente l’expérience cinématographique avec des installations inédites comme le Cinerama (contraction de cinéma et panorama) et ses 146° ou encore le Smell-O-Vision qui diffusait de l’odeur pendant la projection d’un film. Mais c’est sur le cinématographe et directeur de la photographie d’Hollywood, Morton Heilig et ses recherches sur la création d’un premier cinéma immersif que l’intérêt mérite d’être porté. Dans son article « The Cinema of the Future » publié en 1955, il fait état d’un théâtre multi-sensoriel. Ce dernier n’est autre que le Sensorama. Dès 1962 et pour 25 cts, les téléspectateurs ont la possibilité, entre autre, de chevaucher une moto à travers les rues de New-York, ou tout du moins l’illusion. Ce cinéma individuel exploite nos différents sens avec des ventilateurs diffusant des odeurs, un son stéréo, un affichage 3D et un siège à la fois mobile et vibrant. Avec son allure de borne d’arcade, le Sensorama se trouve être le premier à avoir proposé une immersion dans le film.

En 1969, Heilig dépose le brevet de l’Expérience Theater, une version du Sensorama adaptée pour un public plus large mais qui une fois de plus ne remporte pas le succès tant escompté. Comme il le souligne quelques années plus tard, ce projet était très certainement en avance sur son temps. Cependant, l’idée est reprise par la société Walt Disney et son Thrillerama, une salle de cinéma immersif reprenant le même système. Depuis, de nombreux cinémas de parcs d’attractions disposent de ce type d’installations et pour n’en citer qu’un, car lié aux innovations technologiques dans leur ensemble, citons le Futuroscope. La chaîne Canal+ avait elle aussi en son temps diffusé Polyester de John Waters, un film usant de la technique de l’odorama. C’est-à-dire que le spectateur pouvait sentir les mêmes parfums que ceux présents simultanément dans les scènes du film, en grattant des pastilles distribuées dans le programme de Canal+. C’est un premier tâtonnement de la réalité virtuelle vers nos foyers. 

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L’attraction Arthur 4D du Futuroscope projette un court-métrage tiré de l’univers du film d’animation en 3D avec des effets comme des jets d’air.

Depuis la redécouverte de Morton Heilig, notamment par le biais de Howard Reingold au début des années 90, l’inventeur du Sensorama est très souvent considéré comme le père de la réalité virtuelle. Même s’il a largement participé à l’avancée des travaux la concernant, il ne faut jamais oublier que c’est plus souvent l’œuvre de multiples expériences et recherches de plusieurs scientifiques qui font avancer la technologie. Nous aurions pu également évoquer par exemple le Link Trainer d’Edward, le premier simulateur de vol à destination du commerce créé en 1929. Ce type d’appareil existait déjà, l’industrie militaire ou même aérospatiale ayant déjà bien assimilé l’importance de la simulation comme entraînement, une démarche et une fin très éloignées de l’immersion divertissante.

Dans le second volet de ce dossier, nous nous intéresserons aux tout premiers casques de réalité virtuelle… Confort 0, science-fiction 100 !