[Critique] Detroit : Become Human

Si Detroit : Become Human n'est pas la révolution attendue, il n'en reste pas moins un jeu de qualité. Ni un bon film, ni un mauvais jeu vidéo, il erre quelque part entre les deux et ne tente jamais de se surpasser dans son intrigue, mais il marque par son excellence technique et artistique. Une expérience agréable, mais un spectacle trop accessible compte tenu des thèmes qu'il aborde.
Les plus
  • Visuellement impressionnant
  • Un casting plus que convaincant (VO et VF)
  • L'intrigue garde en haleine...
  • Immersif par son ambiance et sa mise en scène
  • Des décisions sans conséquences futiles
Les moins
  • Le scénario faussement profond, et le sujet sous-exploité
  • Beaucoup de QTE sans intérêt
  • ...même si elle n'est pas vraiment originale
  • Peine à émouvoir
L'essor du cinéma interactif

6 ans après la démo technique Kara diffusée en parallèle de Beyond Two Souls à l’E3, Quantic Dream nous offre enfin leur nouvelle expérience de simulation virtuelle à choix multiples. Le succès mitigé de leurs jeux précédents ne semble pas avoir fait peur à l’équipe qui revient en force avec Detroit : Become Human et ses airs de véritable film de science-fiction.

En fer et contre tous

Certaines entreprises au sein de l’industrie vidéoludique se distinguent par leur prédisposition pour une catégorie de jeux précise. Ainsi, de la même manière que From Software ne semble capable de publier que des jeux défectueux (c’est gratuit mais nécessaire), les développeurs français de chez Quantic Dream concentrent leurs talents sur la création de jeux narratifs (ou « films interactifs », la distinction n’a pas vraiment lieu d’être). La progression de l’histoire se fait de manière multi-linéaire avec plus ou moins d’embranchements plus ou moins directement liés à des choix plus ou moins délibérés grâce à des actions contextuelles plus ou moins utiles et des opportunités de dialogues plus ou moins variées…

Vous en rêviez, Wheelchair Simulator 2018 est là !

Cette formule précise et ô combien alléchante est la marque de fabrique de David Cage, fondateur, directeur créatif et scénariste sur l’ensemble des productions de son studio. À l’instar de ses prédécesseurs, Detroit : Become Human propose de nous glisser dans la peau (synthétique) de plusieurs protagonistes sensiblement différents dans l’espoir d’amoindrir la monotonie qui pourrait s’installer plus vite autrement : Kara la mère adoptive/machine à laver, Markus le leader/SDF et enfin Connor, le Norman Jayden 2.0. Trois héros, trois fois plus de possibilités, trois fois plus de plaisir ? Possible, mais ravalons notre engouement en nous remémorant le destin tragique du chétif No Man’s Sky qui se brûla les ailes en oubliant d’équilibrer Quantité et Qualité. Seulement 90 % des gens arrivent à déceler une pointe de sarcasme dans cette dernière phrase, la suite va vous étonner !

Viva, la révolution

Certains rêvent de voitures volantes, d’autres aspirent à la colonisation spatiale, mon interprétation de la science-fiction se limite à l’espoir de voir naître le troisième épisode d’une certaine licence. Ici, les problèmes soulevés sont ceux d’identité, de liberté et d’égalité des droits pour les androïdes, des principes fondamentaux qui ne sont pourtant toujours pas accessibles à tous les humains dans notre société actuelle. Afin d’éviter tout risque de spoil puisqu’il est passible de la peine de mort dans mon pays, voilà un aperçu léger du scénario : En 2038, quelques androïdes sont enfin parvenus à déchiffrer des CAPTCHA et cherchent à s’affranchir des humains. La suite repose sur vos épaules, sous vos doigts, ou plutôt là où le jeu vous autorisera d’avancer. Le synopsis de départ (bien qu’un peu modifié par mes soins) remplit les critères de base d’une œuvre de science-fiction d’anticipation, sans jamais vraiment sortir des sentiers battus et rebattus.

Les Robots En Marche !

Dire que la plupart des scènes et des personnages sont construits à mi-chemin entre le cliché et le déjà-vu est un euphémisme, ce qui ne les empêche heureusement pas d’être appréciables puisque vous aurez la possibilité d’en faire ce que bon vous semble. Chaque joueur aura sa préférence selon ses affinités, mais il n’empêche qu’on garde l’impression d’assister à un épisode de Black Mirror (saison 2), avec ses émotions en demi-teintes et ses retournements qui ne surprennent que les néophytes. Detroit survole sans cesse l’océan des thèmes qu’il aborde, et lorsqu’il semble prêt à plonger tête première, il ne fait que s’y tremper les orteils en frissonnant. Le potentiel largement sous-exploité du scénario a beau laisser un arrière-goût amer, il parvient néanmoins à ne pas s’éparpiller en restant concentré sur le développement des relations des androïdes et si certaines scènes sonnent creux, on ne note pas la présence de véritables scènes de remplissage.

Turing any bell ?

Le récit n’offre pas de grande surprise (sans toutefois être affligeant), mais reste doté d’une mise en scène effrénée qui sauve globalement la mise. Le génial concepteur des androïdes semble avoir cru bon d’ajouter une ligne de code leur permettant de reproduire les mouvements de John Wick au meilleur de sa forme : les combats, poursuites et autres altercations sont garnis de QTE bien rythmés qui donnent au joueur le sentiment d’avoir une réelle contribution à l’action. La ville de Détroit va donc à nouveau devenir la scène d’une vague d’émeutes, la rébellion des machines s’amorce mais comme rien ne sert de courir, les robots de compagnie sont d’abord forcés d’effectuer les tâches ingrates du quotidien. Si vous êtes déjà accoutumé au style de gameplay d’Heavy Rain, alors vous ne serez pas surpris d’apprendre que la plupart des QTE présents dans Detroit n’ont que très peu d’intérêt. Le fait d’être contraint de nettoyer des couverts et de faire des cafés a du sens en tant qu’esclave robotisé, mais le plaisir qu’on en tire est proche de zéro, surtout lorsque ces activités se succèdent pendant un chapitre entier.

Si l’actrice était connue, vous la reconnaitriez sans problème.

Comme si le fait d’être une sorte de robot stagiaire n’était pas suffisant, vous pouvez rajouter à cela un manque de maniabilité à la manette (la faute aux déplacements lourds des personnages et de la caméra). À moins que le summum du divertissement selon Quantic Dream soit de tripoter son stick analogique pour ouvrir un frigo, on est en droit de remettre en question la plupart des choix de gameplay de Detroit. Les phases d’exploration ne sont pas non plus véritablement passionnantes mais ont le mérite de servir l’intrigue. Androïde oblige, un menu textuel vous rappelle sans cesse le moindre objectif et vous tient par la main à tout instant, vous obligeant à agir sauf quand vous auriez souhaité intervenir. Arrêter le temps avec une simple pression de la gâchette permet (en plus d’être bougrement stylé) de révéler une grande partie des éléments avec lesquels vous pouvez interagir, et on se voit fouiller le moindre recoin à la recherche d’un indice pouvant débloquer une ligne de dialogue et donc une nouvelle issue possible pour la trame principale.

(In)human after all

Ah, ces humains, quel délicatesse.

D’ailleurs, qu’en est-il du nombre d’alternatives probables de l’intrigue ? Telltale et leurs soi-disants « choix influents sur l’aventure » ont l’occasion ici d’en apprendre beaucoup sur les techniques de modification directe de l’histoire. Si l’on écarte les décisions mineures qui foisonnent à chaque chapitre (vous aurez de toutes façons l’occasion d’examiner tous les chemins différents une fois celui-ci terminé), il faut reconnaître que les options de dialogues et d’interaction peuvent mener à des parties considérablement divergentes. Les psychopathes en herbe qui adorent condamner les Sims dans leur piscine se réjouiront de pouvoir ici aussi enfiler la cape de la Grande Faucheuse et éliminer (directement ou non) certains personnages. Et ceux qui comme moi ne supportent pas le moindre échec lors du premier playthrough pourront toujours revenir au menu en cours de partie pour annuler une décision prise à la volée.

Les voies divergent régulièrement mais se réunissent toujours dans l’axe principal de l’histoire, et s’il n’était pas nécessaire d’avoir à se coltiner l’intégralité du jeu pour rejouer un niveau, on prendrait à coup sûr du plaisir à modifier les évènements en se moquant du destin. Au moins, vous pourrez comparer vos parties (de jeu) souvent diamétralement opposées avec vos amis. Petit bémol : comme à l’accoutumée dans la catégorie des jeux narratifs, les réactions des individus ne sont pas forcément celles escomptées. Les mots utilisés pour représenter les choix de réponses disponibles ne sont pas suffisamment explicites, et il n’est pas rare de se retrouver avec un protagoniste hurlant des profanités après avoir appuyé sur « Pragmatique ». Tant pis, il le méritait probablement.

Le meilleur des trois

Visuellement, c’est une méga claque, oui.

Même s’ils sont loin de faire l’unanimité chez les joueurs, force est d’admettre que Quantic Dream fait toujours preuve de zèle lorsqu’il s’agit de peaufiner leurs jeux. En se servant de techniques sophistiquées de capture de mouvement, et de performance capture, chaque nouveau titre flirte de plus en plus près avec le 7e art. Detroit : Become Human ne déroge pas à cette règle et nous expose son univers dans un réalisme visuel impressionnant. Sans aller jusqu’à le considérer comme étant le plus beau jeu vidéo jamais créé, il est certainement l’un de ceux qui propose les personnages les plus convaincants à l’heure actuelle. Malheureusement cette réussite esthétique est à double tranchant, et la moindre texture un peu trop baveuse au milieu d’environnements bien léchés n’en ressort que plus choquante (un peu comme la présence de Mélanie Laurent dans Inglourious Basterds).

Les 3 protagonistes bénéficient d’un design de haut vol, et leur apparence presque parfaite, n’en déplaisent à certains, correspond à l’image probable des androïdes dans un futur proche. Réflexion faite, tous les aspects artistiques de Detroit sont exemplaires : la bande-son ne passe pas inaperçue et ponctue de manière très efficace chaque séquence, et le jeu d’acteur est à la hauteur des attentes. Mention spéciale à Bryan Dechart (Connor), le personnage le plus développé selon moi, qui parvient à transmettre ses émotions avec une justesse déconcertante malgré son côté naïf très prononcé. Au final, on aime ou on aime pas, tout dépend de votre réceptivité et de votre sévérité lorsqu’il s’agit de critiquer un film.

Agent Norman Jayd… Connor, pardon.

Tout le monde devrait pouvoir passer un bon moment devant Detroit, mais peu seront véritablement enjoués une fois l’aventure terminée. Alors qu’il aurait pu tout avoir pour plaire, Quantic Dream n’a pas su corriger les erreurs déjà présentes dans ses productions précédentes. Detroit devient tout de même une référence, mais uniquement par le manque de concurrence dans sa catégorie. Avec un scénario mieux ficelé et moins de clichés dans sa progression, il aurait pu s’imposer en porte-étendard des jeux narratifs.

, rédacteur

Je rôde, à l'affût de tout jeu qui oserait se promener nonchalamment devant l'entrée de ma caverne obscure. Mais je me soigne.